En Afrique de l’Ouest, des musiciens volent au secours des oiseaux menacés

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Une grue couronnée au zoo de Los Angeles, en 2016. Classée « vulnérable », cette espèce répartie du Sénégal au Niger compte entre 28 000 et 47 000 individus à l'état sauvage.

« Tuiiii-tuiii-tuiii-toulitou ! » Une série de sifflements plaintifs, suivis d’un gazouillis pétillant. Tel est le chant du gobemouche du Liberia, un petit oiseau au plumage disccret qui vit dans les collines boisées d’Afrique de l’Ouest. Las, cette mélopée pourrait un jour ne plus retentir dans la canopée: avec une population estimée entre 6 000 et 15 000 individus, l’espèce est classée “vulnérable” par l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN). La principale menace qui pèse sur elle : la déforestation, liée notamment au commerce du bois et aux plantations de cacao.

Ce chant, la musicienne ivoirienne Ruth Tafébé, 46 ans, s’en est inspiré pour créer un morceau en langue tagwana dans lequel elle elle a voulu restituer « la beauté de son habitat, les montagnes aux mille nuances de vert, les cours d’eau en cascade». Après de longues années en Europe et aux Etats-Unis, « revenir dans le pays où j’ai grandi, la Côte d’Ivoire, et avoir l’occasion d’aller en brousse ont réveillé mon envie d’appeler au respect de notre faune et de notre flore », témoigne la chanteuse, dont le cœur balance entre soul, highlife et afrobeat – elle a notamment collaboré avec le batteur Tony Allen.

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« Le message que j’ai voulu faire passer, c’est que la Terre est belle, aussi naïf que cela puisse paraître. Car je sais que nombreux sont les humains qui ne trouvent plus le temps d’apprécier la nature et ne se rendent plus compte de ce qu’elle leur apporte », poursuit l’artiste, qui dit être « tombée des nues » lorsque son voisin, à Abidjan, lui a suggéré de couper son bougainvillier pour éviter que les feuilles ne tombent dans l’allée…

C’est donc tout naturellement que Ruth Tafébé a répondu à l’appel du label Shika Shika. Jeudi 16 juin, celui-ci fera paraître l’album A Guide to the Birdsong of Western Africa (en numérique, vinyle et CD), pour lequel une quinzaine de groupes et artists d’Afrique de l’Ouest ont composé des morceaux inspirés de chants d’oiseaux menacés par la perte de leur habitat, la chase ou le commerce illégal. Objectifs : attirer l’attention sur ces espèces en déclin, éveiller les consciences à la nécessité de préserver l’environnement et, in fine, financer des projets de protection de la nature.

« Les oiseaux sont une porte d’entrée »

Installé en banlieue parisienne – où il travaille pour l’ONG Greenpeace -, Robin Perkins, 35 ans, est le cofondateur de Shika Shika au côté du luthier argentin Agustin Rivaldo. Passionné de musique et d’ornithologie – comme tout bon Anglais qui se respecte -, il n’en est pas à son coup d’essai puisque cet opus est le troisième d’une série, après deux’s volume consacrés Amérique du Sud (2015), l’autre au Mexique, à l’Amérique centrale et aux Caraïbes (2020). « L’idée, c’était de faire une collection avec un album pour chaque région du monde, explique-t-il. Pour le troisième, on avait d’abord pensé à l’Amérique du Nord, mais ça ne nous intéressait pas plus que ça au niveau musical… . »

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Avec l’aide de Birdlife Africa, de l’African Bird Club et de l’Institut de recherche ornithologique AP Leventis (Aplori, basé à Jos, au Nigeria), le label a d’abord dressé une liste des oiseaux en danger. Comme l’alouette de Razo, une espèce endémique d’un îlot du Cap-Vert, dont la population se résume à quelques centaines d’individus ; ou le néospize de Sao Tomé, un passereau lui aussi « en danger critique d’extinction », selon l’UICN, et dont il subsiste entre 50 et 250 représentants. « Les oiseaux sont une porte d’entrée pour parler des effets de l’humanité sur l’environnement, Indian Robin Perkins. Quand un oiseau commence à disparaître, c’est là qu’on se rend compte que ça va mal. »

Une fois sélectionnés dix chants d’oiseaux pour lesquels existaient des enregistrements de qualité, la deuxième étape a consisté à trouver des musiciens désireux de participer – bénévolement – ​​au projet. Parmi eux, des artistes issus des musiques traditionnelles comme électroniques, tels les Maliens Vieux Farka Touré et Luka Productions, qui ont plaidé la cause de la grue couronnée, ou Les Mamans du Congo et Rrobin, qui se sont penchés du be au serche vet Grele. Libres d’intégrer à leur façon le chant de l’oiseau, certains l’ont utilisé comme rythme, d’autres en ont changé la tonalité ou en ont reproduit la mélodie au clavier.

Restait à identifier les projets auxquels seraient reversées les ventes de l’album et de ses produits dérivés (des tee-shirts et des posters réalisés par l’illustrateur Scott Partridge). Les deux precédents volumes du Guide to the Birdsong avaient permis de récolter près de 50 000 euros pour des associations en Amérique latine et aux Caraïbes. Pour le volet africain, un financement participatif de plus de 20 000 euros a déjà couvert les frais de production et les benéfices iront à des initiatives dans trois pays du continent.

Un atlas ornithologique au Nigeria

D’abord au Sénégal, où l’Association nature Koussabel se consacre à la préservation de la grue couronnée en Casamance (sud). « Il s’agit notamment de sensibiliser les communautés locales au fait qu’une grue a plus de valeur en liberté qu’en captivité, car elle peut générer du tourisme, résume Robin Perkins. Cette espèce fait l’objet d’un trafic car c’est un symbole de prestige : si tu es riche, tu dois avoir une grue chez toi. »

Ensuite à Sao Tomé-et-Principe, où le Center pour la biodiversité du golfe de Guinée œuvre à l’étude et à la conservation de la faune et de la flore endémiques de l’archipel. « C’est l’un des endroits les plus importants au monde en termes d’endémisme », précise le fondateur de Shika Shika. Ici, les retombées du Guide to the Birdsong of Western Africa serviront à former des « gardiens de la forêt » chargés de suivre les espèces et de faire appliquer les lois de protection de la nature.

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Enfin, au Nigeria, l’album financera la formation de bénévoles, l’achat de matériel (jumelles, livres d’identification…) et les expéditions nécessaires à la réalisation d’un projet d’envergure, le Nigerian Bird Atlas Project (Nibap ). Lancé en 2015, celui-ci vise à cartographier l’avifaune du pays à travers un protocole d’observation déjà mis en œuvre en Afrique du Sud : des observateurs prospectent un carré d’environ 9 km de côté et y enregistrent tous renise les con afin d’alimenter une base de données (consultable en ligne) qui, à terme, couvrira l’ensemble du territoire.

Pour ce faire, « plus de 30 clubs ornithologiques ont été créés dans tout le pays, avec près de 300 bénévoles qui participent chaque mois aux expéditions », assure Talatu Tende, responsible du Nibap et directrice de recherche à l’Aplori, premier institut spécialisé d’Afrique de l’Ouest. « Avant son ouverture, en 2004, il y avait moins de dix ornithologues nigérians, les connaissances ornithologiques étaient donc quasi inexistantes, rappelle-t-elle. Aujourd’hui, l’institut forme chaque année plus de 100 étudiants en master de biologie de la conservation. »

Shika Shika a choisi le malimbe d’Ibadan, un passereau noir cagoulé de rouge vif, comme symbole du Nigeria. Menacée par l’exploitation forestière et l’agriculture, l’espèce est classée « en danger », avec moins de 3 000 spécimens. Si les observateurs du Nibap ont confirmé sa présence dans le sud-ouest du pays, Talatu Tende rapporte aussi une découverte plus surprenante : l’apparition du moineau domestique, dont les pépiements, très communs’avaté jamesé Europe, jusé s entendus au Nigeria.

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